APECE (1750-1850)

Séance du 28 janvier 2017

APECE : séance du 28 janvier 2017

 

(Sorbonne, escalier C, 2e étage, salle Marc Bloch, 14 h 30)

 

 

 

Globalisation du trafic des esclaves et construction des modèles sociétaux d’outre-mer à l’époque Moderne :

Goa et l’empire portugais d’Asie

 

par Ernestine Carreira

 

Université Aix-Marseille. Laboratoire IMAF/CNRS

 

 

Le trafic d’esclaves représenta dès le XVIe siècle une des formes les plus manifestes de la globalisation des échanges puisque la traite d’êtres humains se monnayait avec des produits asiatiques (textiles...), américains (tabac, alcool, piastres…), africains (ivoire, or…) et européens (divers produits manufacturés…). Ce trafic articulait également toutes les formes de circulation maritime : navigation transocéanique, cabotages régional et côtier... Par ailleurs, la mobilité imposée (esclaves, déportés, fonctionnaires et missionnaires) de plusieurs millions d’humains issus des quatre continents entraîna dès le XVIe siècle, dans les territoires européens outre-mer, l’émergence de modèles sociaux et religieux hybrides.

La richesse, quantitative et qualitative, de la production éditoriale sur l’Atlantique met négativement en relief la modestie de la recherche historiographique sur l’océan Indien et l’Asie du sud et du sud-est. Nous restons en effet sur une approche impressionniste, tant en termes quantitatifs que de connaissance du phénomène et de ses mutations. Pourtant, les travaux pionniers de Luiz Filipe Thomaz, qui a traité le cas de Malacca au XVIe siècle, ont mis en évidence le potentiel de cet extraordinaire chantier de recherche. À l’exception notable des Mascareignes françaises et de la Java hollandaise au XVIIIe siècle, l’Asie fonctionnait en effet sur des modèles très différents du « commerce triangulaire » et de l’économie de plantation développés à partir du XVIIe siècle dans l’Atlantique. La connaissance approfondie que nous avons aujourd’hui du fonctionnement atlantique explique sans doute l’avancée significative, au cours des vingt dernières années, de la recherche universitaire sur le trafic d’humains entre l’Afrique orientale et l’Amérique dans la période 1750-1850. Inversement, en l’absence de projets de recherche collectifs ambitieux et de bases de données fiables, nous ne pouvons qu’avancer des suppositions quantitatives non vérifiables en ce qui concerne le trafic de l’Afrique vers l’Asie et la circulation des individus en situation d’esclavage en Orient. Entre les XVIe et XVIIIe siècles, il nous reste donc à construire la cartographie quantitative des routes d’un trafic qui passait à la fois par les voies terrestres (Afrique orientale, mer Rouge, golfe Persique, Inde), mais aussi par les routes maritimes (la navigation de cabotage transportait de port en port des esclaves africains, européens, chinois, japonais, timorais, malais, indiens…). Les sondages archivistiques effectués dans les sources en langues européennes nous fournissent déjà de passionnantes pistes d’analyse et permettent des premières hypothèses quant à l’intégration de ces communautés serviles dans l’immense réseau portuaire qui constituait l’empire portugais d’Asie entre les XVIe et les XVIIIe siècles.

En effet, après un demi-siècle d’expérimentation de structures sociales et économiques esclavagistes dans les espaces insulaires de l’Atlantique (Madère, Cap-Vert, São Tomé), ce fut à Goa, capitale des établissements portugais d’Asie à partir de 1510, que s’élaborèrent les premières réflexions, à l’échelle impériale, sur la compatibilité entre le statut d’esclave et la christianisation des populations autochtones. Si le modèle servit ensuite pour construire l’Amérique portugaise (Brésil), il évolua de manière radicalement différente entre Amérique et Asie au cours des siècles suivants. Sans doute parce qu’au Brésil, les sociétés coloniales se sont structurées autour de la domination de l’élément exogène (Européens, Africains…) reléguant l’élément endogène (amérindiens) à la marginalité démographique et culturelle. Au contraire, dans l’ensemble des terres de l’Asie portugaise, l’élément endogène, christianisé ou non, s’est toujours démographiquement et culturellement imposé sur l’exogène (Européens et esclaves de diverses provenances).

Par l’étude des différences entre espaces continentaux, nous pouvons mieux percevoir la spécificité de l’Asie. Cette conférence propose quelques pistes comparatives spécifiques, à partir du cas d’étude de l’Inde portugaise, afin d’encourager les chercheurs à intégrer, de manière systématique et non sporadique, l’Orient dans leur champ de réflexion sur l’esclavage. L’objectif étant de susciter des vocations pour la construction de projets internationaux d’envergure qui puissent offrir à cet espace asiatique de l’époque moderne une pleine visibilité dans ce domaine de l’historiographie.

 

 

 



10/01/2017

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