APECE (1750-1850)

Séance du 15 décembre 2012

 

 

APECE : séance du 04 décembre 2012

 

(Deux communications)

 

 

 

Communication de Lionel Trani (université de Paris I Panthéon-Sorbonne) :

 

 

La justice coloniale et les violences serviles dans les plantations martiniquaises sous le Consulat et l’Empire

  

La période dite « napoléonienne » est très méconnue par le public car elle souvent mise à l’écart voire oubliée par l’historiographie. Pourtant, la Martinique est une des premières colonies à connaître d’importants troubles révolutionnaires en 1789-1792 avant de tomber sous la domination britannique de 1794 à 1802. La colonie n’a donc pas connu l’application du décret du 16 pluviôse an II abolissant l’esclavage dans les possessions françaises et les lois de départementalisation de janvier 1798 non plus. La Martinique est une « exception coloniale unique » car elle a totalement conservé ses mœurs et coutumes d’Ancien Régime qui sont pour la plupart favorables aux pratiques esclavagistes.

La reprise en main de l’île par les Français en 1802 est donc une nouvelle étape pour l’élite blanche. Au milieu d’un espace caribéen troublé pour la lutte des Noirs émancipés contre les troupes de Bonaparte en Guadeloupe et à Saint-Domingue, la Martinique semble conserver un ordre colonial ancien et renforcé à tous les niveaux. Aucun mouvement insurrectionnel ne touche la société coloniale tant du côté des libres de couleur que des esclaves, faisant de la Martinique une colonie sans problème apparent entre 1802 et 1809.

Pourtant, la nouvelle administration coloniale renforce l’appareil policier et répressif par l’introduction de nouvelles institutions comme le Tribunal spécial. La puissance publique concilie les impératifs d’une justice modérée et partiale, influencée par les modèles métropolitains de l’héritage révolutionnaire. Les valeurs « locales » sont doublées par de lourdes coutumes et sont partagées par les colons esclavagistes regroupés en puissants groupes de pression. Dans cette perspective, l’analyse des troubles survenus dans les habitations et la réaction des pouvoirs locaux nous permettra de prendre une première mesure des modalités et des finalités de cette répression pénale « très particulière et paradoxale ». Certes, l’administration coloniale regroupant le Capitaine-Général, le Préfet-Colonial et le Grand juge, incarnée entre 1802 et 1809 sous l’autorité suprême de l’Empereur Napoléon 1er et son ministre de la Marine Decrès, n’abandonne nullement la prérogative régalienne face à une autorité créole privée. La Martinique connaît également de nouveaux enjeux sociaux liés aux brutales mutations de son économie et de la géopolitique (augmentation du nombre des libres de couleur, indépendance d’Haïti). La population servile représente plus des trois quarts des habitants de la Martinique. Elle est devenue plus mobile, plus autonome et sans doute moins disciplinée. Les pratiques esclavagistes, renforçant le préjugé de couleur, la ségrégation juridique et « racialiste » détériorent de plus en plus les conditions d’existences déjà précaires des esclaves. Les tensions sont très fortes et se traduisent par une très grande violence.

 

 

 

Communication d'Eric Saugera :

 

 

La longue route du chercheur en traite négrière :

pour un répertoire des expéditions négrières françaises sous Bonaparte

 

 

Les chemins de la recherche se rallongent parfois de détours insoupçonnés, à commencer par celui qui les emprunte et peine à s’en dégager. C’est en 1985, quand le sujet intéressait peu, que Serge Daget m’avait fait relever dans les rôles d’armement nantais les navires qui s’étaient livrés à la traite des Noirs, de la première abolition de l’esclavage à la première Restauration, c’est-à-dire essentiellement sous le Consulat et l’Empire. Daget avait toute légitimité pour penser que cette tâche devait porter ses fruits, frais éditeur des deux tomes de Mettas répertoriant les expéditions négrières françaises au XVIIIe siècle, et, lui-même, auteur du répertoire des expéditions illégales au siècle suivant. Je recensai quatorze arme-ments négriers à Nantes, avant de publier en 1987 dans la revue Enquêtes et Documents du Centre de Recherche du Monde Atlantique un article sur le trois-mâts neuf la Bonne-Mère, ses actionnaires et ses marins, particulièrement représentatifs d’une période consulaire que la loi du 30 floréal an 10, rendant caduque le décret du 16 pluviôse an II, avait ramené à la traite et à l’esclavage. D’un estuaire à l’autre, je poursuivis à Bordeaux le dénombre-ment de ces navires oubliés des répertoires négriers et en ajoutai vingt-deux. Il n’en fallait pas davantage pour m’engager dans un tour de France littoral, supposant que cet élan colonial et négrier, encouragé par le premier Consul et permis par la paix d’Amiens entre la France et l’Angleterre, n’avait pas uniquement poussé les Nantais et les Bordelais. Effecti-vement, de 1801 à 1804, de nombreux autres ports, de la Manche à la Méditerranée, armèrent à la traite à la mesure de leurs ambitions ou de leurs moyens : Dunkerque (2), Dieppe (2), Le Havre (10), Honfleur (4), Cherbourg (1), Saint-Malo (2), Morlaix (1), Lorient (3), Marans (1), Rochefort (1), Bayonne (3), Marseille (5). Soit quatorze ports métropolitains pour 71 expéditions, auxquels on ajoute trois expéditions de ports français non identifiés, deux autres parties de Cayenne, et enfin neuf armements français effectués dans les ports étrangers de Baltimore (1), New York (2), Charleston (3), La Havane (1), Lisbonne (1) et Copenhague (1). Au total, ce sont 85 expéditions qui se rendirent à la côte d’Afrique, puis déportèrent vers les Mascareignes et les Amériques environ vingt-cinq mille captifs. Représentant 2 % des 4 350 expéditions négrières françaises, ces expéditions ne bouleversent évidemment pas les statistiques, mais elles permettent de faire la jonction entre les répertoires de Mettas et de Daget pour dresser un bilan complet de la traite fran-çaise de 1650 à 1850. C’est en 2013, soit presque trois décennies après qu’il a commencé d’exister, que ce troisième répertoire des expéditions négrières françaises, enrichi année après année de nouvelles découvertes, devrait être publié.



16/01/2013

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