APECE (1750-1850)

Séance du 22 septembre 2012

APECE : séance du 22 septembre 2012

 

 

Communication d’Ernestine Carreira :

 

 

Esclavage et commerce des esclaves à Goa à l’époque moderne

 

En ce qui concerne l’Asie en général et l’océan Indien en particulier, la traite et l’esclavage présentent encore une approche impressionniste dans l’historiographie contemporaine. La modestie de la production contraste spectaculairement avec les avancées de la recherche atlantique, et en particulier la brésilienne, laquelle a su se détacher des contraintes idéologiques de la vision marxiste de l’époque coloniale, plus tournée vers l’analyse des situations de dépendance, puis abandonner aux Américains et Européens l’histoire statistique de ce commerce afin de se consacrer prioritairement aujourd’hui aux esclaves comme acteurs de leur propre histoire. D’où un grand nombre de travaux sur les formes de résistance urbaine et rurale (quilombos) et la reconstruction des identités sociales et familiales en situation d’esclavage.

L’Asie reste dans ce domaine un gigantesque champ de friches. On se heurte même dans le cas de l’histoire de l’Inde à une invisibilité totale des phénomènes de traite humaine ou d’esclavage de groupes sociaux exogènes pour l’ensemble de l’époque moderne. Avant le coolie trade et les libres engagés, notre méconnaissance de la question laisse faussement croire à une importance insignifiante du sous-continent comme acteur de ce commerce et espace d’importation. Les ports de la côte occidentale apparaissent au plus comme des relais périphériques de l’Afrique orientale dans le trafic et le peuplement des archipels européens (Mascareignes françaises, colonies hollandaises de Java et Borneo…). Or, une étude plus approfondie du cas de Goa montre que cette capitale de Estado da Índia (entité politique englobant tous les territoires portugais de Mozambique à Macao) a été l’un des centres les plus dynamiques de ce commerce global pendant toute cette période.

Si l’état actuel de la recherche ne permet pas d’établir des statistiques précises, nous pouvons néanmoins déjà comprendre l’interaction entre les divers espaces continentaux, ainsi que les mutations des réseaux de trafic entre le XVIe siècle et le début des politiques coloniales du XIXe siècle. Les espaces « d’approvisionnement » de Goa s’étendaient de l’Afrique au Japon, et sa clientèle allait de l’Asie au Nouveau Monde, en passant par la très lointaine Lisbonne.

Ce trafic cosmopolite était à l’image de cette capitale d’Asie, qui s’est bâtie sur l’hybridité culturelle portugaise et indienne, créant un laboratoire de modèles sociaux urbains tout à fait original et fort éloigné des structures patriarcales et esclavagistes de l’immense colonie agricole et minière brésilienne.

Cette conférence proposera un voyage dans la Goa esclavagiste, de ses heures de gloire impériale (XVIe siècle) à son endormissement définitif dans l’ombre de la métropole anglaise de Bombay (années 1830). Héritière des pratiques musulmanes, elle exploita les compétences et savoirs de ces populations serviles pour construire sa puissance militaire, commerciale et urbaine. Elle fut la première entité politique et religieuse à tenter de concilier les contradictions entre les dogmes de la foi chrétienne (dont la propagation fut un des moteurs de l’expansion) et le statut social de l’esclave converti. Nous tenterons d’expliquer pourquoi, contrairement au Brésil, ces communautés africaines (et plus minoritairement asiatiques) ont disparu sans laisser de traces apparentes.

Nous aborderons enfin le rôle des élites goanes (chrétiennes et hindoues) comme acteurs du réseau négrier mondial avant l’hégémonie des armateurs négriers sud-américains (années 1820).

 



16/01/2013

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